

Histoires naturelles (1896)

Jules Renard (1864-1910)
Dans Histoires Naturelles, l’auteur trace le portrait vivant
et sensible de la faune sauvage ou domestique qui évolue sous ses yeux.
Un rare sens du détail et de l’observation, une langue précise et élégante,
donnent à chaque sujet une présence vibrante d’émotion.
Le noble cerf comme le répugnant crapaud accèdent à la même dignité,
que leur confère le talent de l’auteur.
Son imagination fertile, capable de transformer des gouttes de pluie en « perles d’eau »,
s’apparente à la poésie qui se glisse parfois dans les mots d’enfants,
empreints d’humour et de fraîcheur créative,
maîtrisée par l’art de l’écrivain.



EXTRAITS :

LE CYGNE


Le cygne
Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage.
Car il n'a faim que des nuages floconneux qu'il voit naître,
bouger et se perdre dans l'eau.
C'est l'un d'eux qu'il désire.
Il le vise du bec et il plonge tout à coup son col vêtu de neige.
Puis, tel un bras de femme sort d'une manche, il le retire, il n'a rien.
Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu.
Il ne reste qu'un instant désabusé,
car les nuages tardent peu à revenir, et, là-bas,
où meurent les ondulations de l'eau, en voici un qui se reforme.
Doucement, sur son léger coussin de plumes,
le cygne rame et s'approche.
Il s'épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu'il mourra,
victime de cette illusion, avant d'attraper un seul morceau de nuage.
Mais qu'est-ce que je dis ?
Chaque fois qu'il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante
et ramène un ver.
Il engraisse comme une oie.
Jules Renard


Le paon
Il va sûrement se marier aujourd'hui.
Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt.
Il n'attendait que sa fiancée. Elle n'est pas venue. Elle ne peut tarder.
Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et
porte sur lui les riches présents d'usage.
L'amour avive l'éclat de ses couleurs et son aigrette tremble comme une lyre.
La fiancée n'arrive pas.
Il monte au haut du toit et regarde du côté du soleil.
Il jette son cri diabolique :
Léon ! Léon !
C'est ainsi qu'il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne ne répond.
Les volailles habituées ne lèvent même point la tête. Elles sont lasses de l'admirer.
Il redescend dans la cour, si sûr d'être beau qu'il est incapable de rancune.
Son mariage sera pour demain.
Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le perron.
Il gravit les marches, comme des marches de temple, d'un pas officiel.
Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n'ont pu se détacher d'elle.
Il répète encore une fois la cérémonie.



La Souris



Comme à la clarté d'une lampe,
je fais ma quotidienne page d'écriture, j'entends un léger bruit.
Si je m'arrête, il cesse.
Il recommence, dès que je gratte le papier.
C'est une souris qui s'éveille.

Je devine ses va-et-vient au bord du trou obscur où notre servante met ses torchons et ses brosses.
Elle saute par terre et trotte sur les carreaux de la cuisine.
Elle passe près de la cheminée, sous l'évier, se perd dans la vaisselle,
et par une série de reconnaissances qu'elle pousse de plus en plus loin, elle se rapproche de moi.
Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce silence l'inquiète.
Chaque fois que je m'en sers, elle croit peut-être qu'il y a une autre souris quelque part, et elle se rassure.
Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table, dans mes jambes. Elle circule d'un pied de chaise à l'autre.
Elle frôle mes sabots, en mordille le bois, ou hardiment, la voilà dessus !
Et il ne faut pas que je bouge la jambe, que je respire trop fort : elle filerait.

Mais il faut que je continue d'écrire, et de peur qu'elle ne m'abandonne à mon ennui de solitaire,
j'écris des signes, des riens, petitement, menu, menu, comme elle grignote.



L'écureuil :
« Leste allumeur de l'automne,
il passe et repasse sous les feuilles la petite torche de sa queue. »



Voici un lien qui vous permettra de lire ce petit ouvrage :
http://bdemauge.free.fr/litterature/renard.pdf



